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Nunc Nº31

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Liminaire

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La prière, condition du monde

Franck Damour

 

Il n’y a pas d’exagération à dire que l’avenir des sociétés modernes et la stabilité de leur vie intérieure dépendent en grande partie du maintien d’un équilibre entre la force des techniques de communication et la capacité de réaction personnelle de chaque individu.

Pie XII, Osservatore Romano, 24 février 1950

 

Cette citation du pape Pie XII apparaît dans un essai célèbre, un classique des sciences sociales, Pour comprendre les médias de Marshall Mc Luhan. Plus de cinquante ans après, l’évolution des techniques de communication confirme avec éclat la nécessité de cultiver la « capacité de réaction personnelle » de chacun : quiconque a une responsabilité d’éducation, quiconque exerce un travail faisant appel à ces techniques de communication, quiconque ne vit pas au fond d’un « comté des sables » peut en faire le constat. Mais en quoi consiste cette « capacité de réaction personnelle » ? Une disposition psychologique ? Une construction culturelle ?

Souvent la critique médiatique se développe sur le plan politique (on dénonce l’emprise des États, des multinationales, l’effet de sidération de « l’information »), psychologique (on cherche les moyens de se déconnecter, de traiter les addicts, on dénonce les effets des écrans sur les enfants et les adolescents, etc.), culturelle (par une critique de l’industrie culturelle, une défense des formes culturelles menacées). Tout cela a sans doute son importance, mais échoue à atteindre la racine du problème et donc à permettre de développer la « capacité de réaction ». Pour cela, il faut éclairer l’effet des media.

Ceux-ci anesthésient et altèrent nos sens externes : nous ne voyons plus – car voir à travers un écran automatisé, ce n’est pas voir ; nous n’entendons plus – car la musique omniprésente nous assourdit ; nous ne sentons plus – car l’aseptisation généralisée renvoie aux marges du monde toute expérience d’odeur.

 

Les média sont comme les idoles décrites par le psalmiste :

Leurs idoles sont d’argent et d’or

faites de mains d’hommes :

Elles ont une bouche, et ne parlent pas ;

elles ont des yeux, et ne voient pas ;

elles ont des oreilles, et n’entendent pas ;

elles ont un nez, et ne sentent pas ;

des mains, et elles ne palpent pas ;

des pieds, et elles ne marchent pas ;

elles ne tirent aucun son de leur gosier ;

Que leurs auteurs leur ressemblent,

et tous ceux qui comptent sur elles !

 

Psaume 115, 4-8

 

Ce psaume condense la parfaite circularité du processus idolâtrique, comme Paul Beauchamp l’a explicité avec une précision balistique dans ses exégèses de « l’un et l’autre testament ». Privant l’homme de l’expérience du monde fournie par ses sens, les média nous renvoient avant tout notre propre image. L’homme fabrique une image à sa ressemblance ; à son tour, cette image fait l’homme à sa ressemblance. La mort de l’homme est au bout du processus. Comme les personnes, les sociétés n’échappent pas au processus idolâtrique, un processus reconnaissable à sa circularité car, en dernière analyse, l’idôlatrie est toujours auto-idolâtrie.

Il ne s’agit pas de dire que les média sont en soi des choses détestables, à rejeter, à contraindre. Il s’agit simplement de relever l’enjeu proprement spirituel posé par ces média. Spirituel car les média transforment nos sens et donc notre aptitude à être relié aux autres, au monde. En étouffant notre capacité à faire des expériences et en enfermant notre esprit dans la contemplation de sa propre existence, les média font de nous des Narcisse modernes, sidérés, inaptes au monde et à la vie, comme l’a bien décrypté Mc Luhan Ils fonctionnent comme ces idoles qui créent une sidération de l’esprit, le plongent dans l’auto-contemplation, le coupent de ses sens et génèrent ce que Walter Benjamin, dans les années vingt, appelait la perte de l’expérience et Évagre le Pontique, au IVe siècle, l’acédie... Ce dégoût de la vie intérieure, de la prière, qui conduit à une sorte d’apathie ou au contraire à une fuite en avant, hors de soi et hors des autres. En nous privant de nos sens externes, les media, en tant qu’ils sont des idoles, nous ampute de notre sens interne qu’est la prière.

La prière est une disposition fondatrice de l’être, qui n’a pas de lien nécessaire avec une confession religieuse. La prière tient en une capacité d’admirer, de faire mémoire, d’accueillir et de dire merci, oui, amen, c’est ainsi. Elle est un agir intérieur qui informe toute action et autorise une expérience du monde. Elle est une disposition qui révèle à la conscience la vie intérieure comme expérience de l’autre. Il est essentiel que la recherche d’une intériorité perdue passe par la prière et non par la seule technicité spirituelle : celle-ci offre une ascèse qui ne permet pas un monde, et a alors le même effet que les média ou que toute ascèse égocentrée.

La prière est avant toute chose attention à l’autre – visages, êtres, objets – dans sa singularité. Elle est accueil en soi de l’autre. Faire le vide de soi n’est qu’une étape de la prière, la médiation et la contemplation ne font pas toute la prière, celle-ci supposant une demande, une attente à l’égard de l’autre. Reconnaître que nous ne sommes pas le monde. On peut certes débrancher les appareils, « se déconnecter », on peut cultiver un esprit critique à l’égard de la sidération médiatique, mais cela ne sert de rien si cette fenêtre ne permet pas de rouvrir en soi la possibilité de la prière qui seule permet à la pluralité des êtres de nous habiter.

Quelles formes peut prendre la prière ? Elle peut être religieuse, bien sûr, même si la liturgie et le rituel n’apportent pas de garantie, mais toute forme de dialogue intérieur avec ce qui est autre, toute forme d’attention qui nourrit une action – une ré-action comme le demandait Pie XII, une action en réponse à un appel – constitue une prière.

Aldo Leopold nous livre un bel exemple de cette attention dans son Almanach d’un comté de sable. À partir d’une bûche jetée dans le feu de sa maison, Leopold narre l’histoire de l’Amérique du Nord sur un demi-siècle. Il n’a pas jeté n’importe quelle bûche, mais une bûche débitée dans un chêne qui se dressait « sur le remblai de la vieille route des émigrants ». En le sciant, il peut remonter les différentes auréoles du temps inscrites dans le bois, chacune renvoyant à une contre-histoire des Etats-Unis. L’année 1929 ne compte pour rien dans l’histoire de cet arbre, 1917 fut celle d’une sécheresse avant d’être l’entrée en guerre des Êtats-Unis, 1898 une année de gel profond, etc. De l’attention à une bûche, une vision du monde est née. Tel est le fruit de la prière.

 

La prière n’est pas un monde, elle est la condition du monde.