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Nunc N°6

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Présentation

Liminaire

Liminaire

Feu la langue, langue de feu - jalons

Réginald Gaillard

 

Il est une langue morte ; une autre vivante. Nous parlons là de la langue dans son usage poétique, celle de tous les arts. Il s’agit pourtant de la même dans sa matière première, mais ce qui différencie leur nature — morte de vive — c’est la relation qu’entretient le sujet avec elle, le statut qu’il lui accorde et plus encore la place qu’il réserve à l’autre dans sa langue. Une langue morte ne recèle plus l’espérance, elle reflète une existence considérée comme absurde et insensée ; une langue vive comprend une confiance qui n’est pas naïve, en même temps que le sentiment tragique de la vie. La frontière est métaphysique. Mais si l’on s’en tient à cette distinction, rien est éclairci et le problème demeure tu et écarté, car le véritable hiatus est celui de la conception de la création : au nom de quoi, à un moment privilégié du silence, il y a création en langue, de la langue créatrice qui naît, qui est d’une toute autre nature que celle du quotidien ? Le simple fait de poser la question est déjà une forme engagement.

Le clivage théologie. Qu’il y ait des lois qui régissent la poésie, toutes les tendances y consentent, mais les unes les tiennent pareilles aux lois physiques qui jouent sans notre assentiment, les autres aux lois civiques qu’il nous ait donné de déclencher et qui sans nous ne seraient pas. Pourtant, toute loi poétique, pour être exacte et complète, devrait de façon ou d’autre comprendre le mystère. […] Apollinaire ou Novalis font en poésie le langage procéder d’une inspiration. Mais Poe ou Valérie l’inspiration d’un langage. Ceux-ci voient dans une combinaison matérielle l’origine de tout esprit poétique ; ceux-là dans l’exercice spirituel la raison même de la lettre et du rythme. La révélation, dit l’un, sécrète ses mots et sa forme. Mais l’autre : la forme et les mots provoquent la révélation. (J. Paulhan) Écartèlement ancestral entre matérialistes et idéalistes. Métaphysique ou prosodie, faites vos choix… S’il est une frontière, elle est spirituelle : l’idée que l’on a de la langue, la poésie, la pensée, dépend avant tout de notre enracinement spirituel. Toute création, toute pensée, aussi profondes et développées soient-elles conceptuellement et psychologiquement, dépendent d’une position théologique originelle. En littérature, un travail sur la matière même du langage — un travail prétendu novateur, comme si Dante et tant d’autres ne l’avaient pas travaillée — eut pour conséquence une clôture du texte. Le texte devint le lieu d’expériences diverses jusqu’aux plus insensées, c’est-à-dire jusqu’à l’oubli de l’homme, avec l’intention louable et sincère cependant d’envisager celui-ci de manière nouvelle. Cette appréhension exclusivement matérialiste de la langue n’a pas été seulement une des conséquences de la soi-disant mort de Dieu, elle fut aussi celle de l’homme. Pourtant, qu’est-ce, après tout, que toute la langue, même bouleversée de mille façons, auprès de la perception que l’on peut avoir, directement, mystérieusement, du remuement du feuillage sur le ciel ou du bruit du fruit qui tombe dans l’herbe ? N’avons-nous pas tous été ce jeune lecteur qui ouvre avec passion un grand livre, et rencontre certes des mots mais aussi des choses, et des êtres, et l’horizon, et le ciel : en somme toute une terre, rendue d’un coup à sa soif. Ah, ce lecteur-là ne lit pas comme demandent de le faire le poéticien ou le sémiologue ! S’il entend tout des polysémies, par intuition synthétique, par sympathie d’un inconscient pour un autre, c’est dans la grande flambée qui en délivre l’esprit. (J. Paulhan) La musique a connu une évolution similaire, avec d’abord le rejet du système tonal puis du chant et de toute mélodie, la musique dite savante se réduisant – non sans quelques exceptions majeures – à un travail d’ingénieur sur la matière sonore, de plus en plus technique grâce aux progrès des technologies. Mais faut-il que, sous prétexte de plus grandes connaissances — donc d’une conscience supérieure — du son, nous perdions toutes grâce et beauté ? Est-ce être arriéré que de désirer ressentir quelque émotion à l’écoute d’une musique ? Chostakovitch, Gorecki ou encore Arvo Pärt ou Claude Ballif pour n’en citer que quelques-uns, n’ont rien abandonné de ce qui touche l’âme, tout en accueillant ce que l’on découvrait sur le son lui-même à leur époque. La logolâtrie, comme toute idolâtrie, nie ce que l’homme a de plus précieux en lui : l’absolu de sa liberté. L’usage uniquement matérialiste du langage en littérature meurt parce que sa source est la mort. Ceux qui pensaient que triturer la matière linguistique jusqu’à réduire le texte à une masse exclusivement rythmique et sonore, poussant la fausse audace jusqu’à la négation du sens — non-sens comme un autre sens… — sont dans le cul-de-sac de leur pensée. Persistent bien quelques arrières gardes littéralistes héritières du textualisme… ils n’inventent rien d’autre que leur orgueil en rejouant le jeu d’une rupture radicale qui se limite à des slogans conservateurs d’anciennes postures : ils bâtissent leur propre musée et s’y cadenassent. Nous n’avons guère à craindre de leur myopie. Mais combien se laissent encore trompé par ces Lorelei. Qu’en retenir aujourd’hui, car rien est vain — pas même les errements nihilistes ? une meilleure conscience de la langue certes, donc l’impression de n’être plus la proie d’illusions prétendues infantiles — peut-être, mais l’homme de peu de foi n’a-t-il pas seulement changé l’objet de cette prétendue illusion qu’est la foi ? Foi en l’Homme, en la technique et la science, dans le progrès… il se trouve encore des adeptes – quoique fort désenchantés – de ces Eglises idolâtres. Sauf que Dieu n’est pas pour nous une illusion, mais simplement une évidente présence qui intègre tout — à l’origine : une position théologique — et en ce sens Nunc est total. Non pas un Dieu aérien, une force ou je ne sais quelle énergie, mais un Dieu qui a parlé et parle encore à travers les geste et les paroles de ses créatures, qui s’est incarné. Dès lors, cette foi concerne notre entendement de la langue

De même que la musique connaît un retour (relatif) au tonal, la poésie expérimente depuis une vingtaine d’années un " renouveau lyrique ". Mais les défenseurs de ce lyrisme demeurent bien timorés dans leur tentative de réhabilitation. S’ils renouent avec le lyrisme, ils s’empressent de le qualifier de critique et d’horizontal. Le danger bien sûr est qu’on les accuse de renouer avec la posture romantique dont le procès est clos et sans appel. Il s’agit bien là d’une position théologique : Le ciel est vide nous disent-ils, les Muses sont mortes, comment pourrait-il en être autrement pour eux ? Leur chant entretient la nostalgie, en reproduisant la structure poético-théologique, d’un pouvoir, d’un faux pouvoir, revendiqué par le poète. Faux pouvoir car imité de celui du prêtre, mais déformé, boursouflé : pâle imitation orgueilleuse d’une parole, elle, réellement efficace Est-ce à dire pour autant que la parole poétique, la parole créatrice, n’a jamais été lié au divin ? C’est ce que l’on croit aujourd’hui, forts que nous sommes de notre connaissance du langage et de la psychologie. Et pourtant :

Verticalité de la langue Nombre de poètes n’ont pu se résoudre à la réduction de l’œuvre à du texte. Ainsi Xavier Bordes avoue : «  Je sais que le mythe du scribe écrivant " sous la dictée de l’Inspiration " et autres visions classées parmi les accessoires du romantisme et de la " pose " poétique, fera sourire mon lecteur […] Je sais que certains de mes tout proches amis ont mené de ce " mythe " des analyses remarquables, transperçantes, irréfutables pour toute cervelle intelligente et rationnelle. J’en conclut donc que ma cervelle n’est ni intelligente, ni rationnelle ; ou que ce genre de critique n’est pas si solide qu’elle ne se trouve déboutée par une seule minute d’une suite d’expériences vécues […] si bien que " fantasme " ou pas, " illusion " ou pas, j’ai toujours ma frontière, comme dirait H. Miller, au centre du " plexus " ». Pierre Reverdy, dans Cette émotion appelée poésie : « Les moyens de création, en poésie plus encore qu’en tout art, doivent rester comme la clef hypothétique d’un mystère que l’auteur lui-même n’arrivera jamais à mettre absolument au clair ". Et si le poète " n’a pas en lui la matière ou, du moins, s’il n’a pas le pouvoir de garder le contact puissant avec la vie — s’il n’est pas en communion peut-être douloureuse mais profondément intime avec elle, s’il n’est pas un creuset où toutes les sensations que la vie peut donner à un être viennent se fondre, il trébuchera au seuil de l’expression et sa plume ne tracera jamais autre chose que des lignes de cendre…. Enfin, Lorand Gaspar parmi combien d’autres que nous pourrions citer : « On ne peut confiner la poésie dans un code déterminé, fermé, Elle est langage inaugural, langage des langages, puissance de liaison et de disjonction, de construction et de dissolution. Elle est investie du mouvement modeleur, du devenir musical de la matière du monde. […] Ce que cherche ma parole sans cesse interrompue, sans cesse insuffisante, inadéquate, hors d’haleine, n’est pas la pertinence d’une démonstration, d’une loi, mais la dénudation d’une lueur imprenable, transfixiante, d’une fluidité tour à tour bénéfique et ravageante. Une respiration. / Classer, isoler, fixer : ces exercice menés à leur somnolente utilité, nous voici mûrs pour l’insomnie de la genèse. / Tous ces chemins que j’emprunte débouchent sur quelque impossible où seul l’exercice vertical de la langue maintient le mouvement : menace, bonheur et perte.

Ce qui est écarté, ou à peine effleuré par l’analyse littéraire, c’est l’émergence, la naissance, non pas du poème lui-même qui relève, nous en convenons, d’un travail matérialiste sur le langage, mais de la cause originelle de poème. Ce qui, par un processus mystérieux, donne une matière qui n’est pas encore une matière de langage mais qui la préfigure : une rythmique, des sons, des scènes ou des paysages, des personnages ou des figures qui apparaissent. Certains nomment ce moment premier l’" intuition créatrice " ou l’" inspiration ", notions discréditées dans le champ poétique contemporain comme dans l’art mais que l’on ne peut révoquer de manière autoritaire et terroriste comme le font encore les pâles épigones des textualistes. Nous le savons : l’usage poétique de la langue est autre que celui de notre quotidien, horizontal, tout à la communication et l’utilitarisme. Si la langue poétique est inutile, elle est de fait indispensable, car elle déborde la réalité sensible telle qu’elle s’offre à nos sens. Elle n’ajoute pas du sens qui n’existerait pas : elle donne à envisager autrement ce qui, sans elle, serait inacceptable, absurde. Elle défriche l’invisible, ce qui demeure caché. On sait l’usure qu’a connu le mot " épiphanie " par les commentateurs de Joyce. Lui-même l’avait abandonné au profit d’un autre mot : " épiclésis "… Avons-nous suffisamment conscience, lorsque l’on encense Joyce, que son projet initial était de fonder un esthétique inspirée de saint Thomas D’Aquin ? Des trois qualités (integritas, consonantia et claritas) que celui-ci conférait au beau, c’est la dernière, la " claritas " ou radiance " ou encore essence de l’objet, qui rejoint la définition joycienne de l’épiphanie en tant que " manifestation spirituelle ". Mais, si l’on accorde quelque crédit à l’analyse d’Umberco Eco, " l’armature scolastique sur laquelle l’esthétique de Stephen, sert, en réalité, à étayer une conception romantique du verbe poétique, attaché à la révélation et à la fondation lyrique du monde. Un romantisme selon lequel le poète seul peut donner une raison aux choses, un sens à la vie, une forme à l’expérience, une fin au monde […]. L’épiphanie est à la fois une découverte du réel et sa définition par le langage. " C’est une fois encore prêter bien trop de pouvoir au poète. Toutefois, ce n’est pas le processus de l’épiphanie qu’il faut récuser, c’est la prétention du poète à en être le seul capable, alors qu’elle est accordée à tous, mais de multiples manières qui ne se traduisent pas nécessaire par de la poésie ou ce que nous appelons communément de l’art. Épiphanie… à moins qu’on ne parle d’" idée créatrice " comme un éclair intuitif (donné d’un coup mais en tant qu’inexprimé, et sans contours) où toute l’œuvre est contenue virtuellement et qui s’expliquera dans l’œuvre, et qui fera de l’œuvre un original et un modèle ; […] elle est " un moment d’intellection tout à fait spirituel et simple qui par rapport à l’œuvre est transcendant et illimité " et par quoi sont formées les représentations elles-mêmes, les conceptions qui sont les premiers matériaux de l’œuvre. L’idée créatrice, elle, c’est surtout à vrai dire comme une émotion décisive qu’elle apparaît à la conscience, mais comme une émotion transverbérée d’intelligence, petit nuage d’abord mais plein d’yeux, plein de regards impérieux, chargé de volonté, avide de donner l’existence, et si le ton affectif s’impose ici avant tout à notre connaissance de nous-même, en réalité dans cette émotion intelligenciée c’est l’invisible dard intentionnel de l’intuition qui importe principalement (J. Maritain).

La poésie, la création, invente du réel et en cela elle participe, dans la marge de liberté accordée à l’homme, à la Création. Il ne s’agit pas seulement de nommer ce qui est là, sous notre regard imparfait, pour le simple fait de le nommer (encore qu’un inventaire intégral de ce qui est et n’est pas encore, en ce sens que nommer est faire apparaître, pourrait être le poème qui dirait la totalité de la Création et d’une certaine manière Celui qui n’a pas de Nom), mais plus encore de lier infiniment et autrement les mots, car l’intuition poétique, à défaut de l’exprimer, est avant tout un alliage étrange de pensée et de langage, d’idées et de mots, de sens et de sons rythmés, dont nous convenons nous qu’elle est accordée par grâce. Grâce à tous accordée qui s’exprime chez certains en des dispositions particulières pour la création dite artistique, chez d’autres pour des créations que nous qualifieront de " techniques ", celles-ci n’ayant pour avantage sur celles-là que d’être plus utiles, en apparence à notre quotidien. Ce qui amène, à tord, à regarder autrement l’artiste et à le placer sur un piédestal, c’est sa soif d’absolu et son désir à travers son expression de le rencontrer. Le poète manifeste le mystère du monde et participe dans le même temps à sa création : il est co-créateur du monde et, le créant, lui donne sens et beauté — jusque parfois dans l’horreur. Lorand Gaspar affirme que " Parler, nommer, écrire ne sont que secondairement un outillage de représentation, de classement. Nommer, c’est d’abord susciter le réel, mettre en marche le destin, c’est créer ". A-t-on jamais vu créations dont l’unique but était de détruire ; s’il s’en trouve alors elles sont la mort à l’œuvre. On ne crée que pour la vie — et peut-être tenir en vie nos morts, faute, par manque de foi, d’être à même de les ressusciter. Poète co-créateur du monde, mais comme chacun d’entre nous, ni plus ni moins, du fait de notre humano-divinité.

Nous le croyons : le monde est enchanté et la langue vive pour peu qu’elle réserve en son sein l’amour — La poésie comme l’amour — une place à l’autre et que celui qui parle ne s’arroge pas tous les pouvoirs de l’origine de sa parole. Une langue vive : c’est-à-dire de feu — Je suis venu apporter le feu. " Enchantement ", " émotion ", " épiphanie ", " intuition "… voilà bien encore une fois tout l’arsenal du romantisme dont nous n’entendons pourtant pas rouvrir le procès : sauf qui si nous le rejetons nous c’est pour son hybris. Quant à ces notions, elles appartiennent à tous les siècles, à toutes les langues, à la vie de tous les hommes. L’homme moderne surestime démesurément l’art parce qu’il a perdu le sens de la beauté intelligible et spirituelle. Et Umberto Eco d’ajouter : " Pour paradoxal que cela paraisse, ce n’est pas le Moyen-ge qui était dépourvu d’une esthétique : c’est le monde moderne qui en possède une trop étriquée ". Élargissons le champ de notre langue, et, avec Catherine Pickstock, répondant à la déconstruction de Jacques Derrida, pensons que la résurrection du signe passe par une reconsidération de ce que manifestent réellement de ces quelques mots : " Ceci est mon corps ".