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NUNC n°45

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Liminaire

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Variations sur l'exil

 

Préambule : un problème de vocabulaire.
Les mots sont innocents ; non l’usage que nous en faisons. Il est étrange que ces dernières années, ce malgré l’actualité tragique des déplacements de population, l’on n’emploie plus guère le mot « exil » que dans cette association malheureuse : « exil fiscal »… Afin de désigner les personnes qui ont fui leur pays d’origine, pour telle ou telle raison, qu’elle soit la guerre ou les conditions économiques, le mot « migrants » s’est imposé, non seulement dans les medias dits populaires, mais aussi dans le discours de certains sociologues. Ceux-là peut-être pour insister implicitement sur le caractère temporaire de la présence de ces personnes sur le territoire national et, dès lors, minimiser le nombre de ceux qui resteraient ainsi que la durée, puisqu’elles ne font « que passer » comme l’indique l’étymologie et migrent vers d’autres contrées ; ceux-ci, à des fins politiques peut-être plus pernicieuses, alors que le mot « exil » recouvrait déjà cette réalité. Le flou qui nimbe l’usage du mot « migrant » lui permet de revêtir une forme de neutralité, qu’il n’a d’ailleurs plus dans les pays anglo-saxons, où sa connotation s’approche de celle, chez nous, péjorative et connotée politiquement à l’extrême droite, du mot « émigré ».
Le dictionnaire de Furetière, de 1688, à l’article « exil », évoque en premier lieu le « bannissement », et donne l’exemple des « capitaines » (sic) grecs, bannis de leurs cités – ostracisés aurait été plus juste – cf. l’usage de l’ostrakon lors du vote de bannissement. C’est donc en premier lieu une raison politique qui est à l’origine de l’exil. Cependant, le deuxième paragraphe de sa définition relève un sens figuré : « On appelle figurément un honnête exil : un employ qu’on donne à quelqu’un, qui oblige à résidence dans des lieux éloignés ou peu agréables, & où il y a peu de profit à faire, peu de satisfaction à y espérer. Un évêché dans les montagnes est un honnête exil. Une résidence, une ambassade chez les peuples barbares est une espèce d’exil. L’exil de la Cour est l’enfer des courtisans ». Littré en revanche définit l’exil comme l’« expulsion hors de la patrie », sans qu’il soit fait référence à quelque raison que ce soit, politique, économique, ou culturelle. Cependant, il établit aussitôt une distinction : « Le bannissement est infamant et l’exil ne l’est pas. » Son étymologie est douteuse nous dit Littré, ce qui n’aide pas à clarifier et préciser définitivement son sens. Bien sûr il faudrait approfondir cette étude de vocabulaire et l’élargir à « réfugié », entre autres… Mais là n’est pas l’essentiel de notre propos.
Reste que le mot « exil » ne demeure plus attaché aujourd’hui qu’à des phénomènes historiques perceptibles dans des expressions toutes faites comme « l’exil du peuple juif », chassé de sa terre en 70 – n’est-il pas d’ailleurs le peuple exilé par excellence , lui qui est pour l’essentiel encore dispersé aujourd’hui ? – quand on parlera en revanche de l’émigration des Russes blancs.
Ce qui est sûr, c’est qu’un étudiant chinois qui vient étudier à Paris ou s’envole pour Yale ou La Grégorienne à Rome n’est pas exilé : il a choisi de partir. La condition d’exil implique une contrainte subie et la menace de la violence – quand elle n’a pas été réellement vécue. Cependant, cet étudiant, ou toute autre personne, loin de son pays et quelles qu’en soient les raisons, n’en est pas moins touché par le sentiment d’exil et la mélancolie qui l’accompagne, ce sentiment profond, qui laboure l’âme, de n’être pas à sa place.

L’exil, terre natale du poète ?
Quoi qu’il en soit de ces tragiques réalités, le mot exil recèle aussi une variété de sens métaphoriques, renvoyant à l’intimité d’une personne. On parle alors d’« exil intérieur », ou de « sentiment d’exil ». Le poète Adonis l’exprime ainsi :

« … si l’exil est le fait d’être loin du lieu de naissance, le sentiment d’exil, quant à lui, peut exister chez une personne qui vit sur sa terre natale. L’individu peut se sentir en exil, si le lieu où il vit ne lui permet ni d’aimer ni d’écrire comme il le désire. […] on ne peut donner une seule et unique acception au mot « exil ». Son sens est mouvant. […] si un homme ne peut pas appartenir à une société ou à un parti, il vaut mieux qu’il appartienne à la liberté et à la langue. C’est pour cette raison que j’ai toujours senti que je n’avais pas de patrie. Ma vraie patrie, c’est ma langue, mon appartenance est à l’Histoire. »

Propos que l’on retrouve, précipités, dans ce vers lapidaire de Mahmoud Darwich : « Ni patrie ni exil que les mots ». Il en est de même pour Georges Séféris : son expérience d’exilé s’est aussi transformée en un sentiment d’exil, douloureux mais nourricier. La langue grecque fut son refuge. Mais Adonis va plus loin encore lorsqu’il ajoute que, « …où qu’il soit, l’homme vit dans l’exil. Je parle, dit-il, de l’homme qui a quelque chose à dire, du créateur. Sa conscience de ce plus accroît son sentiment d’exil. […] En fait, l’exil est la véritable patrie du créateur. » Le temps de la poésie – en référence à l’étymologie grecque de « créer » – ferait-il du poète un inadapté de la vie – assertion peut-être d’autant plus vraie à notre époque, consumériste, vouée à la vitesse, l’instantané et le profit ? Ce qui est sûr, c’est que le poète, même le plus engagé, ressent souvent l’impérieux besoin de se retirer, de s’éloigner du tumulte des hommes pour écouter le murmure de son silence intérieur. Tel est bien l’exil propre au poète qui se sent seul et loin des autres, même de ses proches, dans une langue d’autant plus personnelle qu’il est le seul à la parler et que souvent, à la lecture du poème, les autres comprennent de travers, accentuant alors le sentiment de solitude et d’éloignement. Il est en cela parfaitement semblable au célèbre Albatros de Baudelaire…
Adonis, encore : « Je n’avais aucun souci de créer une harmonie entre le monde et moi, mais j’avais toujours le regard fixé sur l’abîme qui se situe entre nous. Je n’ai donc pas écrit de poésie dans le dessein de combler cet abîme, mais comme errance au-dedans de lui et comme exploration. » Cette fracture intime, impossible à combler, à moins de ’’faire semblant’’ et donc de mentir, à soi et aux autres, il n’est d’autre solution que de l’accepter et la considérer dans un premier temps comme une richesse – certains peut-être diraient un legs –, à faire fructifier. Cette fêlure intérieure dissimule des espaces infinis dont seul le poète a conscience. Il lui appartient de les arpenter, les visiter, jusqu’à en faire sa demeure d’exil en exil, « un exil qui voyage dans un autre exil ».

« Le pays de la poésie embrasse l’enfer des poètes
    et l’Aden des prophètes.
Mon corps est l’enfant de ce funeste mariage
Et ma poésie, la prophétie de cette poussière. »

La poésie, terre d’accueil
Pourquoi peut-on, si ce n’est lire pleinement, du moins accéder, malgré tout, à un poète étranger dans une traduction, pour peu bien sûr qu’elle soit juste ? C’est qu’il se passe quelque chose ; que quelque chose passe au-delà et en même temps à travers les langues. C’est peut-être cela, la poésie, cet espace mental, pareil à une terre d’accueil, de refuge ; où la parole s’exerce et se déploie sans entraves, inventant ses propres règles à mesure de son déploiement ; où l’on se sent chez soi et libre, d’où que l’on vienne, quelle que soit sa religion, sa culture, au-delà même des divergences politiques. Ce qui fait que l’on peut lire avec un intérêt et un plaisir semblables et Le Nuage en pantalon de Maïakovski et les Cantos de Pound, parce qu’ils nous parlent tout deux d’une terre, celle des profondeurs de l’homme, où sont exilés malgré eux les poètes.
Heureux ceux qui arpentent cette terre ; elle est un repos où reprendre forces, soigner les blessures et se remettre de l’Histoire sanglante des hommes. Abû Nawas, cité par Adonis, semble l’espérer lorsqu’il écrit :

« Un jour
les poèmes se feront le porche de la ville
ouvrant sur une terre d’étrangeté
l’étrange deviendra le pays des prophètes.
Un jour
les étoiles marcheront sur terre comme des femmes ».