Vide

Total : 0,00 €

NUNC n°40

Edition standard
Dossier consacré à:
Avec des oeuvres de:
22,00 €

Présentation

Liminaire

Liminaire

Gemma Serrano

« Aucun espoir pour l’avenir », « Plus de temps pour rien ». Voilà des formules souvent entendues ou prononcées ! L’avenir y apparaît indéterminé, l’histoire immaîtrisable, et le présent en accélération constante.
Portés par la flexibilité temporelle, les moments n’ar-rivent même plus à être une succession repérable et les actions qui les accompagnent se présentent sans lien significatif les unes avec les autres. Combien de fins de journées vont se clore sans le souvenir d’elles-mêmes, sans mémoire, et pourtant, nous n’avons pas cessé de courir derrière le temps et de remplir toute sorte de calendriers.

La stabilité, que procure le calendrier et des aiguilles du cadran, se noie dans la fluidité propre au devenir pour laisser place au règne de « l’amnésie du quotidien ». Le fil de la journée est coupé, une infinité de trames se tissent et nous les parcourons sans nous retourner. Le fil d’une seule heure s’efface, et une succession de secondes flexibles s’écoule sans notre présence. Le « présent des choses passées et présentes » devient oublié et méconnu.

Ladite « tyrannie de l’instant » ne fait, selon moi, aucun cas de « ce qui est à l’avant de moi », de ce qui est presque là, en latence, dans le présent des choses présentes. Ainsi ce qui se donne à voir devient apparence statique, sans éclair et se fane à peine éclos. L’instant qui est le propre du présent du devenir s’épuise et nous épuise. Nous ne voyons plus le futur qu’il couve. C’est comme si ces diktats, maladies de l’urgence, avaient opté pour homogénéiser et pétrifier l’infinitésimal instant.

Ces prescriptions préfèrent ignorer que la succession des instants déroule une palette infinie de nuances, de tonalités différentes, de nouveautés constantes. Elles soutiennent l’irréversible dans son côté d’épuisement, de déchet, de succession sans signification, d’angoisse, de stress, et ignorent tout ce qui est de l’ordre de la promesse dans l’altération, de la maturation dans le changement, de la nouveauté dans le surgissement. Elles donnent tout leur appui à la vitesse, à l’apparaître fade, à l’homogène, oubliant qu’il est possible de faire confiance au présent du devenir et qu’il est urgent d’espérer et de chercher l’inespéré futur qu’il porte en lui.

L’oubli des jours, des heures, fait en sorte que leur différence s’éclipse dans un fil identique. Dans cet « il y a en temps réel », tous les instants se ressemblent, tous se perdent sans laisser de traces, tous apparaissent et se fanent sans exhaler aucun parfum. L’arôme inimitable de l’instant, son charme, et les occasions qu’il contient sont balayés par un apparaître qui se soustrait au caractère polymorphe des instants.

Cependant, face à l’amnésie du quotidien, la persistance des traces est proposée. à la mémoire rétrécie, une mémoire illimitée est ajoutée. Le passé coexiste avec le présent à portée de main ou de « clic », il n’y a plus à le convoquer, à s’inquiéter de l’avoir perdu ni à le chercher. Il n’est plus nécessaire de faire resurgir des impressions, des émotions, de reconnaître ces traces corporelles : une saveur, une odeur… Surtout il n’est plus important d’analyser les raisons de l’oubli, ses associations, ses refoulés, ses réécritures.

Si avant nous ne savions pas où se tenait caché le souvenir et comment il survivait, dorénavant cette question ne se pose plus puisque nous avons accès à l’endroit où le souvenir est stocké. Toutefois, chercher, c’est souvent espérer trouver, or nous n’espérons plus et pouvons à peine reconnaître.

Notre culture tient ensemble d’une part la défense de l’éphémère, l’adhérence à l’irréversibilité, au présent qui ne dure pas et qui ne doit pas être figé, au droit à l’oubli, et, d’autre part, l’enregistrement illimité, la mémoire totale, la fixation sans entraves. Ce qui porte à croire que la mémoire serait identique à l’accès des données, que l’oubli serait une distorsion, un disfonctionnement de la mémoire, que posséder la mémoire et désigner un lieu pour elle épargnerait la quête du souvenir et sa reconnaissance, que l’hyper-documentation éliminerait la manipulation de la mémoire.

Ce perpetuum (im)mobile ne sait pas grand-chose du futurum esse. Il n’a ni la patience ni l’espérance de ce qui est en train d’advenir, en instance d’advenir. Il singe le mouvement, mais a perdu tout rythme. Il imite les dynamismes, mais il ne fait qu’échouer sur l’immutabilité. Il ne saurait répondre à l’invitation de Basho : « Mettons-nous autour du vase/pour admirer les fleurs/du prunier et de camélia ».

Des dénonciations diverses, telles que le dessaisissement du temps vécu et son étrangeté, l’amnésie du quotidien, l’effacement du passé et du futur, le règne d’un présent monstre et caricatural, la désindividuation, etc., veulent attirer l’attention sur les diktats de suppression des temps et l’impuissance de ces instants irréversibles à couver le futur. Elles veulent mettre en évidence des aliénations personnelles et sociales, décrire de nouveaux régimes d’historicité, dénoncer la culture du déchet, la désorientation, les vies égarées. Elles se pensent comme voies prometteuses pour ouvrir des espaces de critique et de pensée pour des vies non aliénées.

Or, l’autre côté du flux est à récupérer : il n’est pas qu’un mouvement perpétuel et fade qui transforme en déchet chaque instant. Ce flux est toujours naissant, il héberge dans chaque instant une heure propice.  Qohélet nous le rappelle : « Pour tout, il y a un temps fixé /et un moment pour chaque désir /sous les cieux » (Qo,3,1).
Il y a une date pour tout, mais chaque chose peut être une occasion opportune, un instant à saisir. Un moment pour chaque chose ou une affaire désirée. Dans chaque instant, qui contient aussi cet au-delà caché, s’annonce le surplus. L’instant, heure opportune pour chaque désir et aussi au-delà qui échappe à chaque désir de l’homme. L’instant qui met en mouvement le coureur pour se pencher à l’avant et aller en avant, l’instant qui permet d’attendre.

Dans cette « époque sans époque », l’attente qui veille et rêve aurait à étendre et déplier ce qui est roulé sur soi-même dans l’instant. Voilà qui rendrait vertigineuse la décision d’advenir ; hasardeuse la résolution de reconstruire personnellement ses expériences temporelles. Une relecture qui ne réduirait pas le souvenir aux meilleurs moments de l’année ou aux instants de la semaine.
Ce serait continuellement faire acte de mémoire, reconnaître des lieux et cultiver un amour des temps. Je dis bien « cultiver » car penser le devenir qui se déploie sans cesse n’est pas sans évoquer les idées de semence, d’éclosion, d’épanouissement, de fleurissement et même de culture et d’entretien, peut être aussi celles de maturation qui conduit au déclin, à l’affaiblissement, au vieillissement, à la caducité…  Fleurir et faner… S’épanouir et s’étioler jusqu’à sécher… Un temps pour planter et un autre pour arracher le plant, temps pour pleurer, temps pour rire…

Cette veille sait intimement que l’instant se défait sans cesse, se forme, se déforme, se reforme et se transforme, que l’instant modèle et métamorphose les espaces et les hommes.  Son attente naît du désir et, pour Bernard Stiegler, l’objet du désir reste toujours Dieu : « C’est l’objet de tous les désirs. C’est-à-dire le désir de tous les désirs. Et c’est en conséquence l’objet de toutes les attentions. Ce que le nom Dieu a nommé, c’est l’objet de toutes les attentions : l’attente absolue d’un avenir absolu qui contient tous les désirs. Qu’on veuille lui donner le nom de Dieu ou pas m’est absolument égal. » Qu’on veuille lui donner le nom de Dieu ne m’est pas absolument égal, il est le sujet d’une relation et non l’objet d’un désir. Il est temps qu’on veuille lui donner le nom de Dieu.