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Nunc n°33

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Liminaire

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Eloge de Pier Paolo Pasolini

 

 

 

Longtemps après leur mort, la lumière des étoiles nous parvient encore, aussi présente que de leur vivant. Cela est-il vrai aussi des poètes ? Vrai de Péguy, cent ans après que la grande boucherie de 1914 ait eu « raison » de sa voix de prophète en la forçant à se taire ? Vrai d’un poète italien, assassiné il y a près de trente ans dans d’encore plus sordides circonstances ? Un récent ouvrage de Georges Didi-Huberman (Sentir le grisou, Minuit, 2014) est pour moi l’occasion de cet éloge de Pier Paolo Pasolini. Mais sans doute y a-t-il quelque paradoxe à parler de lumière d’étoile à propos de celui qui, l’année même de sa mort, dans un article de la Corriere delle Serra (repris dans ses Ecrits corsaires), déplorait la disparition des lucioles dans l’Italie de la seconde moitié du XXe siècle, une disparition annonciatrice de ces temps politiquement sans espérance qui sont maintenant, et de plus en plus, les nôtres. Ou à propos de quelqu’un qui, pour beaucoup, fait figure de soleil noir, mauvais garçon que la fréquentation des bas quartiers de Rome aura entraîné dans sa perte. Je me souviens de sa mort, en 1975, à un âge où je ne savais rien de sa vie ni de ses poèmes. Je me souviens de cet événement qu’à l’époque je ne pouvais comprendre, et qui aujourd’hui semble si vieux et incompréhensible, presque venu d’un autre siècle. Comment comprendre les interventions de Pasolini en dehors de cette époque qui n’est plus la nôtre, celle de l’Italie de l’après-fascisme (ou celle d’une Italie qui n’arrivait pas à entrer dans l’après-fascisme) ? L’histoire d’il y a cinquante ans est devenue presque aussi ancienne que les guerres napoléoniennes et la Révolution Française.

Que ces lignes soient alors pour l’éloge d’un poète intempestif. Et qui le fut déjà de son vivant. Un athée qui ne parle que du Christ, au point de tourner le plus beau film jamais réalisé sur sa vie (celui qu’avait rêvé Dreyer et qu’il n’a jamais fait), et le dédier « au glorieux pape Jean XXIII ». Un militant de gauche, marxiste, fils de Gramsci, en perpétuel conflit avec le Parti communiste italien, mais qui n’aura jamais ménagé sa critique envers l’ultragauche de son pays. Un cinéaste dont le dernier film porte à l’écran un roman du marquis de Sade (ce qui scandalisera les uns) mais pour en dénoncer d’autant plus l’esprit fasciste (ce qui scandalisera les autres). Pier Paolo Pasolini : au ciel des poètes, une étoile non fixe. Que retenir alors de celui qui n’a jamais tenu en place, et dont personne, absolument personne, ne peut dire : « voilà ce qu’il déclarerait aujourd’hui » ? Pourquoi nous manque-t-il à ce point – pourquoi me manque-t-il, moi qui ne suis même pas sûr d’être d’accord avec nombre de ses écrits de circonstances – lui qui nous laisse sans consigne pour les combats du jour ? Pourquoi vouloir aujourd’hui son éloge ? Précisément à cause de ce que décrit le récent petit livre de Georges Didi-Huberman. A cause de ce film que je n’ai pas vu mais dont le commentaire m’enchante : La rabbia (1963). A cause de ce titre, mais correctement interprété : « La “rage poétique” est, d’abord, poétique » (Didi-Huberman, p. 39).

Pourquoi Pasolini ? Pourquoi ce poète en ce temps de reflux ? Pour ces deux mots tenus ensemble : la rage qui dit « non » au monde (au monde comme il va) et le poème qui dit « oui » à la vie (à la vie telle qu’elle se ramasse depuis son propre fond). Comme deux aimants qui se repoussent et dont une même œuvre réaliserait l’alliage. Je ne sais si je parviendrai à rendre justice à cette attitude. Ou plutôt je sais que le courage me manque pour y être fidèle. Au moins suis-je assez lucide pour savoir quelle est la tâche et la maxime : réaliser l’alliage sans compromis d’un Oui et d’un Non. Puis-je avouer que de Pasolini, et quelques autres, bien des fois j’ai envié cette rage – cette vraie rage, de nature politique mais d’essence poétique – cette puissance de dire Non à l’inacceptable hors de laquelle le Oui qu’il faut prononcer – le Oui que porte en lui l’authentique poète, ou l’Amen du croyant – est un mot abstrait, vide de sens. La rage est politique, évidemment, capable d’un Non cinglant à l’inacceptable tel qu’il n’a de cesse de se décliner sous nos yeux dans l’histoire, mais l’essence de cette rage est poétique – en vue d’un consentement, entier, sans réserve et inconditionné. Le mot d’amour si nous savons l’entendre ne dit rien d’autre. Il faut être enragé de justice par amour pour les pauvres. Tant de sermons, distraitement écoutés, nous ont fait oublier la provocation évangélique de cette parole à laquelle la poésie de Pasolini – ses poèmes, ses films – a rendu sa juste violence. Une violence nécessaire et évangélique, entretenue par ce mot des Ecritures : « je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » (Mt 10, 34) – cette phrase qui d’une certaine manière commande tout le film de 1964, L’Evangile selon saint Matthieu : qu’on regarde et écoute à nouveau la douce colère du Christ dans son enseignement. Une violence dont l’essence est poétique, tournée vers l’amour des pauvres, les plus pauvres parmi les pauvres, ceux qui n’appartiennent même pas au prolétariat, le petit peuple des bas quartiers de Rome. Le Oui et le Non – eux le savent, les vrais pauvres, d’un savoir qui n’est pas érudition, mais le savoir des tout petits (Mt 11, 25) et de ceux qui ont faim. C’est eux que nous voyons au milieu des films de Pasolini, c’est en leur nom qu’il écrit des poèmes, par rage et par poésie. C’est au milieu d’eux qu’il apprend sa langue de poète. 

Je fais ce que je peux. J’entasse mes mots, mes pauvres mots. Je sais que je suis loin de cette rage et de cet amour. J’essaie d’écrire un éloge de Pier Paolo Pasolini. Peut-être y parviendrais-je un peu mieux si je savais montrer avec quels autres poètes il entre en constellation. 

Au moment où sortait sur les écrans L’Evangile selon saint Matthieu, un critique de cinéma avançait le nom du Caravage. Il faudrait suivre cette indication plus que je ne le peux, jusqu’à écrire une vie parallèle de ces mauvais garçons, ceux par qui le scandale arrive (le scandale d’une vie dissolue, mais aussi parfois la sainteté visible dans les œuvres). On le dit homosexuel (mot infâmant), on le sait assassin, tant d’années entre la prison et la fuite, jusqu’à sa mort misérable sur une plage de Toscane, dans l’attente d’une grâce papale. Sa vie est de noirceur, ses tableaux sont de nuit et de lumière, de oui et de non, tout à l’urgence de montrer ces corps plongés dans la violence du réel et pourtant admirables. (Je me souviens de cette scène, un petit matin, à Rome, dans l’Eglise Sant’Agostino, d’une femme commençant sa journée en se signant devant La madone des pèlerins, dans l’ignorance sans doute que le modèle de la Vierge, une certaine « Lena », n’était jamais qu’une courtisane. Mais qu’honneur soit rendu au petit peuple et aux femmes de mauvaise vie, ce n’est peut-être là que justice.)

Dans cette légende des gueux élevée en légende dorée, un troisième nom me vient, celui de François Villon. Voleur et escroc, une rixe qui tourne mal, une existence de vagabond ou de fuyard, et l’imminence retenue du gibet – rien de quoi édifier dans la vie de François Villon. Mais ses vers sont ceux que nous récitons encore. Aujourd’hui encore, chacun de nous est riche de ce Testament légué par un poète maudit, ce dernier mot d’un homme qui connaît la noirceur du monde et les infortunes de vivre – et il est pour nous remercier : « Je crie à toutes gens mercis ». Ce dernier mot, le dernier jugement de celui qui connait la misère d’être homme, est un Oui de poète, une déclaration d’amour à tous ses frères humains. 

Des amis me diront qu’il s’agit là d’un romantisme facile. Je leur répondrai qu’ils se protègent, et ferment les yeux pour ne pas regarder en face une explosion nucléaire. Il n’est d’explosion que d’un film de Pasolini, un tableau du Caravage, un poème de François Villon – disait (presque) un poète français de la fin du XIXe siècle (Mallarmé). Tant pis si certains de nos contemporains préfèrent cligner de l’œil, et réclament ces petits plaisirs qui sont le fait du dernier homme (Nietzsche). Le Royaume des cieux appartient aux violents. Les mauvais garçons sont nos maîtres. 

Jérôme de Gramont